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ZOOM SUR : Fontaine de M. Duchamp (1917 / 1964)

« Il ne faut jamais dire : Fontaine, je ne boirais pas de ton eau ». Et bien permettez-nous d’affirmer que nous, à la rédac’, on ne boira jamais l’eau de la Fontaine de Duchamp. Pourquoi ? Parce que cette fontaine est un urinoir et donc… on ne vous fait pas un dessin, vous avez compris !

M. Duchamp, Fontaine, 1917/1964 (Centre Pompidou)

Rien que pour vous, retour sur l’histoire de l’urinoir le plus connu de l’Histoire.

 

  1. Marcel Duchamp

Celui à l’origine de l’œuvre considérée comme « la plus influente du 20e siècle » naît d’un père notaire et d’une mère musicienne. Son grand père et ses frères et sœurs étaient artistes. Duchamp se forme à la peinture à leurs côtés et va vite exposer et vendre ses œuvres.

Autour de 1910-1915, alors qu’il a la trentaine, il va s’intéresser à divers styles artistiques : l’impressionnisme, le fauvisme et le cubisme lui permettent de s’ouvrir à de nouveaux horizons.

Après cette période, il commence un travail de bibliothécaire qui lui permet de se documenter sur divers sujets. Vers 1915, il s’éloigne de la peinture pour se consacrer aux ready-mades, des objets du quotidien, « tout faits »,déjà existants, qu’il transforme en œuvres d’art.

Durant sa carrière, il ne s’est jamais rangé dans un courant artistique. Il était un « touche à tout » et s’est intéressé à beaucoup de domaines, du dadaïsme au cinéma, en passant par les échecs.

2. Un urinoir au cœur du scandale

En 1917, Duchamp fait partie de la Société des artistes indépendants de New-York, qui consiste à accepter tous les artistes, sans refuser aucune œuvre. Idéal en apparence. Sauf qu’il envoie l’urinoir sous un pseudonyme (R. Mutt) pour le Salon de la société. Comme personne ne savait qu’il s’agissait de l’œuvre de Duchamp, elle a été considérée comme « appareil sanitaire » et n’a pas été exposée sous prétexte que sa place n’est pas dans une exposition d’art et que ce n’est tout simplement pas une œuvre d’art mais plutôt un objet vulgaire et immoral.

La Société des artistes est amenée à effectuer un vote pour savoir si l’œuvre devait être exposée.  La simple idée d’un vote a remis en question les fondements même de la Société des artistes indépendants.

Marcel Duchamp devant son ready-made

Duchamp démissionne après l’annonce de la décision, sans toutefois révéler qu’il est l’auteur de ce ready-made. L’affaire est reprise dans les journaux et créé un débat sans nom sur la valeur de l’œuvre d’art, puisque l’artiste va introduire la conception d’un art où l’idée prévaut sur la création.

  1. R.MUTT

L’urinoir, en faïence blanche, recouverte de glaçure céramique est pourvu de peinture noire. Duchamp a retourné l’urinoir et a inscrit « R.MUTT. 1917 ». Ces deux inscriptions sont les seules indications permettant de considérer l’objet comme une œuvre d’art. Sans quoi, l’objet était simplement une pièce commerciale de plomberie.

Mais pourquoi la signer R. MUTT ? Ce n’est à priori pas un anagramme, ni une faute d’orthographe (Mutt / Duchamp : c’est quand même pas vraiment pareil !). Beaucoup de spéculations autour de la signification de cette signature existent. Certains y voient une référence au marchand à qui Duchamp a acheté l’urinoir, J.L MOTT (c’est déjà un peu plus ressemblant avouez !).

Aussi, les consonances  ont permis de créer de nouvelles théories. R.Mutt peut être compris comme « Art Mute » soit « art muet ». En anglais, « mutt » veut dire « chien bâtard », donc Duchamp aurait pu nommer son œuvre « art bâtard ». Les initiales R.M peuvent aussi indiquer « Ready-made » tout simplement.

4.1964

Si l’urinoir est marqué d’une peinture noire indiquant « 1917 », année où Marcel Duchamp crée « Fontaine », il est souvent accompagné dans les cartels de la date 1964. Alors non, Marcel Duchamp n’a pas mis 47 ans  pour la conception de ce ready-made. En réalité, l’œuvre originale a été détruite et plusieurs reproductions certifiées par Marcel Duchamp, de son vivant, ont été réalisées en 1964. Elles ont été réalisées selon la photographie de l’œuvre originale d’Alfred Stieglitz.

Photographie de la »Fontaine » originale par d’Alfred Stieglitz

5.Pinoncelli

Pierre Pinoncelli est un artiste français, spécialiste des happenings. Quel rapport avec notre Marcel direz-vous ? Nous y venons !

Pinoncelli, est connu pour ses happenings lui ayant valu plus d’une fois la prison et de grosses amendes : il a aspergé André Malraux avec un pistolet de peinture rouge, il a attaqué une banque à Nice avec un pistolet à blanc pour protester contre le jumelage avec la ville Le Cap, durant l’apartheid etc.

Le 25 aout 1993, il se rend au Carré d’Art à Nîmes, pour l’inauguration de l’exposition « L’Objet dans l’art au 20e siècle ». Est alors exposé le ready-made de Duchamp. Pinoncelli s’approche de l’œuvre, se déboutonne le pantalon et urine dans l’urinoir avant de l’endommager à coups de marteau. Par cette action, il souhaitait redonner à l’œuvre sa fonction initiale. Il sera condamné à rembourser la restauration et des dommages et intérêts s’élevant à environ 300 000 francs.

 

Duchamp et Pinoncelli, Urinoir 1917-1993. M.O.M.A.C. de Nice

 

Loin d’en avoir fini, Pinoncelli récidive en 2006. Il se rend cette fois au Centre Pompidou lors de l’exposition « Dada » et toujours muni d’un marteau, ébrèche l’œuvre. Il sera condamné cette fois à 3 mois de prison avec sursis et 14 352 euros d’amende.

Il justifie ses actes par un hommage à « l’esprit dada », qui se voulait provocateur, irrespectueux.

6.Ross Sélavy

Marcel Duchamp en Rrose Sélavy

Notre cher Marcel avait plus d’un tour dans son sac ! En plus d’être un artiste pionnier du 20e siècle, il avait une personnalité novatrice. Il a créé, en 1920, un personnage : Rrose Sélavy. Il se travestissait en femme, et réalisait des œuvres sous le pseudonyme « Rrose Sélavy ». Certains voyaient même dans ce personnage une œuvre à part entière. Étonnant notre Marcel !